
En décembre dernier, les fouilles sur le site de La Flotte ont mis au jour un ensemble d’environ cinquante sépultures dont certaines datent de l’époque carolingienne (fin VIIIe-Xe siècle). Cinq d’entre elles témoignent d’étonnants échanges avec le monde nordique. Elles se distinguent par des pratiques funéraires atypiques pour la période et la région, ainsi que par la présence d’un mobilier funéraire inhabituel. Parmi les objets exhumés figurent des perles en ambre et en verre, des peignes en os ou en bois de cervidé (dont un orné de motifs géométriques comparables à ceux trouvés en Frise), un couteau en fer pivotant, et une ceinture en alliage cuivreux décorée d’entrelacs évoquant l’artisanat anglo-saxon.
De plus, les archéologues ont noté que les défunts de ces cinq sépultures avaient été inhumés dans des positions singulières : sur le côté gauche avec les jambes repliées, sur le ventre ou sur le dos avec les membres pliés et relevés. Deux d’entre eux étaient orientés la tête au sud-sud-ouest, s’écartant ainsi des conventions habituelles des sépultures chrétiennes médiévales. La présence d’artefacts caractéristiques de la culture matérielle de la région de la mer du Nord dans un contexte funéraire français suggère une interaction, voire une présence, de populations étrangères sur l’île de Ré à cette époque.
Les archéologues restent très prudents quant à l’interprétation de cette découverte. Cependant, elle soulève la question de la rareté des vestiges vikings en France, malgré leur présence historique pourtant bien documentée.
Des raids rapides plutôt que des colonies durables
L’époque viking (fin VIIIe-XIe siècle) fut marquée par l’activité des Scandinaves (Danois, Norvégiens, Suédois) en Europe, incluant des raids, du commerce et la fondation de colonies. La France fut une cible privilégiée, avec de nombreuses incursions mentionnées dans les chroniques, notamment en Bretagne, en Aquitaine et le long de la Seine, jusqu’à l’assaut de Paris. Même si les sources franques mettent l’accent sur les conflits – possiblement au détriment d’autres interactions – on sait que les Vikings étaient aussi des commerçants actifs, échangeant des ressources et fondant parfois des établissements.
Malgré ces sources historiques abondantes, les vestiges archéologiques vikings sont rares en France, y compris en Normandie. Plusieurs raisons expliquent ce paradoxe : les Vikings ont privilégié sur le territoire français des raids rapides plutôt que des colonies durables. On leur connaît des installations importantes en Grande-Bretagne ou en Islande, mais beaucoup moins en France.

La Normandie aurait pu constituer une exception à cette rareté générale des vestiges vikings. L’histoire de la présence scandinave dans cette région est bien connue et établie. Elle commence par des raids au ixe siècle et aboutit au traité de Saint-Clair-sur-Epte (Val-d’Oise), en 911, qui accorde des terres à Rollon et à ses hommes. L’établissement du duché de Normandie a eu un impact durable sur la région, se manifestant dans la langue, les noms de lieux et les structures politiques. Cependant, les preuves archéologiques d’une occupation massive et étendue n’y sont pas aussi abondantes qu’on pourrait l’attendre. On peut évoquer quelques épées issues de dragages dans la Seine, et des indices ténus et dispersés. Une seule sépulture est mentionnée à Pitres (Eure) mais il s’agit d’une découverte ancienne du xixe siècle, très peu documentée. La linguistique nous est beaucoup plus utile, grâce aux nombreux toponymes sur le territoire normand. Si l’on devait se fier à la seule archéologie, la présence viking passerait probablement inaperçue.
Quelques découvertes isolées évoquent une présence viking ponctuelle ailleurs en France : une probable tombe à bateau sur l’île de Groix (découverte en 1906, Morbihan), des armes et des monnaies isolées. Le plus impressionnant reste le campement de Péran, sur la commune de Plédran dans les Côtes-d’Armor. Ce camp, fouillé dans les années 1980, est à ce jour le site le plus structuré que l’on puisse attribuer aux Scandinaves. À part ce site spectaculaire, les indices restent cependant rares et souvent peu concluants.
C’est pourquoi la découverte de l’île de Ré est cruciale. Les recherches approfondies (datation, analyses isotopiques et génomiques), qui ne manqueront pas d’être menées sur ce site, permettront de mieux comprendre les interactions avec ce monde scandinave, d’ordinaire si discret sur le plan archéologique.
Article de Francis Olivier pour L’Archéologue n°174 (été 2025) pages 66-67.
