La tombe de du Bellay ou l’art de la nuance

Étude à l’Institut médico-légal du CHU de Toulouse du squelette anonyme découvert à Notre-Dame de Paris. © Denis Glicksman, Inrap

, InrapEn septembre (2024), lors d’une conférence de presse retentissante, l’Inrap annonçait avoir découvert la tombe du célèbre poète fondateur de la Pléiade, Joachim du Bellay, à Notre-Dame de Paris. Après les gros titres affirmatifs, quelques doutes ont fait leur apparition. Où en sommes-nous aujourd’hui ?
Mais que savons-nous de la vie de Joachim du Bellay ? Nous verrons que sa biographie est importante dans ce dossier. Le poète est né vers 1522, dans le Maine-et-Loire, en Anjou, au château de la Turmelière, sur la commune de Liré, à l’époque au bord de la Loire. Il y vécut ses vingt premières années, dans ce qui est aujourd’hui une ruine derrière le château du xixe siècle. Orphelin en bas âge, il grandit sous la tutelle de son frère aîné. Son père était un petit noble peu fortuné, mais dans le cousinage de son père, se trouve Guillaume de Langey, qui fut gouverneur du Piémont, mais aussi mécène de Rabelais, et surtout Jean du Bellay, cardinal-diplomate, proche de François Ier. Avant 1545, il apprend le droit à l’université de Poitiers, suffisamment pour être le juriste de son illustre parentèle. S’il y découvre probablement la littérature, mais c’est surtout à Paris, au collège Coqueret, sous la houlette de son principal Jean Dorat, qu’il parfait son éducation. Et c’est là surtout qu’il fonde avec Ronsard et quelques autres, La Pléiade, dont le manifeste La Deffence et illustration de la langue francoyse est publié en 1549. On le sait malade et perclus de soucis familiaux légués par son frère. Cependant, sa vie parisienne est interrompue pendant quatre ans, entre 1553 et 1557, durant lesquels il accompagne le cardinal du Bellay à Rome en tant que secrétaire. Il y mène une vie de cour et travaille aussi bien à la gestion de la fortune du cardinal qu’à l’organisation de la maison du prélat, composée d’une centaine de personnes. À son retour, il est gravement malade et sourd, mais il travaille toujours, et avant de mourir le 1er janvier 1560, il continue de publier. Pendant ces dernières années, il vit au sein du cloître Notre-Dame, à proximité immédiate de la cathédrale parisienne.
En 2022, lors des fouilles de la croisée du transept de la cathédrale, les archéologues de l’Inrap mettent au jour deux sarcophages de plomb restés inviolés. L’identification du premier fut simple : il portait encore une inscription identifiant le défunt. Il s’agit d’Antoine de la Porte, riche prélat du XVIIe siècle mort en 1710. Le second sarcophage, plus mystérieux, a occasionné une enquête scientifique, dont les méthodes, par de nombreux aspects, sont proches de celles des enquêtes criminelles, une véritable autopsie.

Un faisceau de preuves

Sarcophage en plomb du « cavalier » dans une cuve maçonnée découvert sous le sol de Notre-dame de Paris en 2022. Photo de D. Gliksmann, Inrap.


Ces études ont été menées par le paléogénéticien Éric Crubézy et son équipe de l’université Toulouse III (voir l’article de É. Crubézy sur la paléogénétique dans L’Archéologue n°167, p. 52-61). Le chercheur pense avoir identifié le poète grâce à un faisceau de preuves. Tout d’abord, les datations obtenues pointent vers le XVIe siècle. Ensuite, la tranche d’âge correspond car l’homme présent dans le cercueil avait entre 30 et 40 ans, et on sait que du Bellay est mort à 37 ans. Sa morphologie montre aussi que c’était un cavalier, tout comme du Bellay. Et surtout, le corps porte les stigmates d’une tuberculose osseuse ayant occasionnée une méningite chronique, ce qui est compatible avec les symptômes qu’on connaît pour le poète. Enfin, on sait par les registres d’enterrement que du Bellay fut enterré à Notre-Dame, dans la chapelle Saint-Crépin. D’après les textes, il reposait auprès du cardinal Jean du Bellay, décédé peu de temps après lui, le 16 février 1560.
Cependant, un premier doute vient du fait qu’au XVIIIe siècle, alors que l’on recherchait la tombe de l’illustre poète, elle restait introuvable dans la chapelle Saint-Crépin. Une autre interrogation vient d’une des études scientifiques menées sur les ossements. En effet, l’analyse des isotopes contenus dans les dents du défunt indique que celui-ci a grandi soit dans la région lyonnaise, soit à Paris, ce qui ne correspond pas à l’enfance angevine de du Bellay, qui ne découvre Paris que vers 25 ans. Enfance qui a imprimé chez lui une profonde nostalgie de l’Anjou, dont son œuvre est le reflet. Reste une hypothèse d’identification amenée par le professeur Éric Crubézy, plus que séduisante, et les preuves qu’il apporte s’ordonnent clairement, tandis que Christophe Besnier, responsable scientifique de la fouille, reste prudent et nous invite à attendre les résultats d’études encore en cours.
Quoi qu’il en soit, cette enquête passionnante, par ses méthodes et ses résultats, nous permet de rapprocher le chantier de Notre-Dame d’un autre grand chantier récent d’archéologie, celui du château de Villers-Cotterêts, lieu où fut édictée, en 1539, la célèbre ordonnance de François Ier (par l’ordonnance de Villers-Cotterêts signée en 1539, François Ier déclare le français langue officielle à la place du latin), quelques années avant que du Bellay et ses compagnons écrivent La Deffence et illustration de la langue francoyse

Francis Olivier pour L’Archéologue n°172, hiver 2024-2025

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