Orléans : Les tablettes de malédiction gallo-romaines

Le service d’archéologie de la Ville d’Orléans vient de terminer la fouille d’une nécropole d’époque romaine sur le site de l’ancien l’hôpital Porte Madeleine, à Orléans. Après un premier diagnostic archéologique en 2016, plusieurs campagnes de fouilles se sont déployées sur 5 hectares depuis 2022. Les occupations révélées s’étendent du Néolithique à la période moderne, mais aujourd’hui, c’est bien la nécropole de l’époque romaine qui attire le plus l’attention. Dans l’Antiquité, le site est à l’extérieur de la ville et sa configuration est atypique. En effet, la nécropole s’étend sur une longueur d’au moins 150 m pour une largeur de 5 m. Elle semble se déployer encore vers le nord et les archéologues espèrent poursuivre leurs investigations ultérieurement car les précédentes campagnes de fouilles ont montré le grand intérêt du secteur en termes de données scientifiques pour développement de la connaissance d’Orléans entre le Ier et le IIIe siècle. Les quatre-vingts sépultures fouillées de la nécropole, uniquement des inhumations, ne concernaient étonnamment que des hommes, à l’exception d’une seule femme.
Cette fouille est exceptionnelle, car elle a permis la découverte de vingt-deux lamelles de defixio, des tablettes d’envoûtements, alors que le corpus se limitait jusqu’ici à une quarantaine d’exemplaires. La majorité des tablettes de défixion sont des lamelles de plomb, souvent pliées ou roulées, qui témoignent de malédictions commandées à des magiciens. Étymologiquement, elles servent à « clouer », à envoûter les ennemis des commanditaires. Elles sont confiées ici, pour leur macabre réalisation, aux morts chargés d’intercéder auprès des dieux des profondeurs.
Dans l’Empire romain, la gravure des tablettes était l’affaire de spécialistes : c’est généralement l’usage de l’écriture grecque qui domine y compris dans les parties latinisées de l’Empire (en raison du caractère « exotique » conféré ?). De moindre mesure, les tablettes peuvent aussi être rédigées en latin (par exemple celles découvertes à Bath en Angleterre) ou encore, de manière marginale, par la langue étrusque, phénicienne ou macédonienne… En Gaule, celles de Chamalières (Puy-de-Dôme) ou de la tombe à incinération de la nécropole de La Vayssière L’Hospitalet-du-Larzac (Aveyron), témoignent de l’utilisation du celte (et de la survivance de la langue gauloise pour une pratique magique gréco-latine). D’autres sont parfois écrites dans des langues inconnues : c’est notamment le cas du lot de tablettes provenant d’Amélie-les-Bains d’où cependant émergent quelques termes, de la tablette découverte à l’oppidum de la Granède près de Millau ou de la curieuse tablette découverte à Eyguières.
Comme pour la tablette de La Vayssière (dite « plomb du Larzac »), certaines des lamelles d’Orléans sont écrites en langue gauloise, en cursive latine puisque, comme nous le savons, le gaulois, qui n’avait pas d’écriture propre a requis l’alphabet grec (ionien) ou latin.
L’Archéologue, dans son numéro du printemps 2024 (n° 169, page 68) avait déjà évoqué la découverte de feuilles de plomb sur ce chantier de fouilles orléanais. Un an après, l’étude post-fouille de la nécropole permet désormais de revenir sur cette découverte exceptionnelle puisque deux tablettes ont pu être examinées. Elles ont été soigneusement dépliées, puis photographiées avec la technique dite RTI (Reflectance Transformation Imaging), qui permet, grâce à un contrôle avancé de la lumière, de mettre en évidence les incisions sur des surfaces, comme ici sur ces lamelles de plomb. L’une des deux tablettes était en langue latine, l’autre en gaulois. Cette dernière rapporte la malédiction des auteurs et des complices d’un vol important. La sépulture gallo-romaine dans laquelle elle a été découverte date du IIe siècle de notre ère.
L’archéologie permet d’incarner, grâce à la culture matérielle, des pratiques qui nous sont aujourd’hui assez obscures et parfois, même la religion prend des formes concrètes, révélant les croyances et les rites. Là, un dépôt votif découvert à Lyon (L’Archéologue n° 172, p. 70-71), ici à Orléans, nous voyons à l’œuvre les syncrétismes entre pratiques gauloises et romaines. On voit à quel point ce mélange des cultures, cette acculturation, concerne l’intime, y compris dans les rites funéraires.
Nous voyons aussi une population au sein de laquelle circulent indifféremment au moins deux langues, le gaulois et le latin. Le gaulois, disparu, nous est compréhensible grâce aux comparaisons que les linguistes comme Pierre-Yves Lambert (CNRS) font avec les autres langues celtiques insulaires (vieil irlandais, gaélique, etc.). Les études viennent seulement de commencer, et, à n’en pas douter, l’équipe de scientifiques réunie autour de Caroline Millereux et Julien Courtois nous révélera d’autres éléments extraordinaires de la vie des anciens habitants de Cenabum (Orléans).

Francis Olivier et Marion Charlet pour L’Archéologue n°173, printemps 2025, pages 70-71.

Tablette de défixion après restauration et dépliage, à partir du relevé en RTI. Le texte en alphabet cursif latin et langue gauloise a été dessiné pour être visible sur ce cliché.
© Antoine Cazin, la Fabrique de patrimoines en Normandie, 2023 ; Service Archéologique de la Ville d’Orléans, 2024.

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