
Alors que fleurissent des expositions d’archéologie d’un nouveau genre, des expositions immersives et participatives, nous nous demandons ce qu’est, finalement, une exposition d’archéologie ? L’archéologie se démarque par son objet d’étude, les femmes et les hommes du passé, la compréhension des sociétés qu’ils ont formé, leurs fonctionnements et leurs représentations : l’étude des cultures matérielles des sociétés est au cœur de la discipline. Les archéologues sont profondément attachés au contexte des objets qu’ils découvrent. Rien de pire pour un archéologue, qu’un objet orphelin de son contexte de découverte !
La tentation que pourrait avoir un conservateur de musée pour exposer l’archéologie serait de simplement, uniquement, aligner des objets archéologiques. De fait, on se contente encore trop souvent d’œuvres d’art, comme une injonction à admirer « le beau », en oubliant la description du monde auquel ces œuvres appartiennent. Par exemple, les sculptures d’un mithraeum sont montrées mais on oublie de parler du sacrifice du taureau et surtout des intentions et croyances derrière ces rites et pratiques si éloignés de nos vies. C’est pourtant cela que les archéologues s’attachent à décrire au-delà des objets.
Quels sont les outils à disposition du muséographe ? Il peut mettre en place des textes sur des panneaux mais les études montrent qu’ils sont peu lus par les visiteurs. Les reconstitutions sont généralement appréciées des visiteurs, dessins, maquettes ou images 3D (voir le dossier de L’Archéologue n°172, décembre 2024, sur « l’image en archéologie ») car elle pallie la difficulté de plus en plus fréquente pour le public à lire un plan en 2D.
Les dispositifs immersifs et ludiques sont un autre moyen, de plus en plus répandu, permettant une interaction entre le thème de l’exposition et le visiteur : celui-ci construit son parcours, ce qui lui permet de mieux se l’approprier. En étant actif, et non plus passif devant le duo cartel/objets, son intérêt et sa curiosité sont renouvelés. Il fixe plus efficacement les apprentissages. « Interaction », c’est le mot-clé de la muséographie contemporaine, une muséographie qui prend le risque parfois du divertissement.
Récemment des expositions sont allées très loin dans cette direction. L’exposition Le monde de Clovis, l’exposition dont vous êtes le héros, aujourd’hui à Reims au musée Saint-Rémi, jusqu’au 30 mars 2025, a été créée et précédemment présentée au musée d’archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye (octobre 2022 à mai 2023). La page internet dédiée parle à juste titre d’un « nouveau mode de visite à la croisée des chemins des livres « dont vous êtes le héros », des jeux de rôle et des jeux vidéo ». Avec une application à télécharger sur smartphone ou un livret papier, il est proposé aux visiteurs de choisir d’incarner un personnage : l’énergique paysan Andarchius, l’esclave anglo-saxonne Bathilde, le noble franc Médard ou Geneviève la commerçante venue de l’empire romain d’Orient. Le visiteur en répondant à des questions à choix multiples guide son personnage dans une quête. Les objets montrés dans l’exposition illustrent l’histoire du héros, comme un fil d’Ariane, autant de points de chutes dans le récit. Bien sûr ce mode opératoire permet de toucher des jeunes générations de visiteurs, en particulier les adolescents dont on sait qu’ils constituent un public particulièrement difficile. Mais il convient aussi aux adultes qui souvent par nostalgie prennent plaisir à se prendre au jeu de cette muséographie innovante. C’est une autre façon de parler d’histoire et d’archéologie. L’exposition se visite évidemment aussi plus classiquement, de cimaise en vitrine, de cartel en objet.
Une autre exposition est également donnée à voir, à Lugdunum – Musée et théâtres romains (Lyon), jusqu’au 1er juin 2025. Là aussi, le discours muséographique est porté par six personnages : le notable Caius Julius Rufus, la prêtresse Julia Helias, la Celte Secundinia Justa, le maître-verrier Julius Alexander, l’esclave Cyrilla, le négociant Thaïm, tous ayant réellement existé dans le vaste Empire romain du IIe siècle apr. J.-C. Une carte multimédia montre le parcours de chacun avant que le visiteur ne découvre le récit de chacun des personnages, agrémenté de maquettes, de reconstitutions et de dispositifs interactifs. À travers le récit de la vie de ces hommes et femmes, de leurs mondes d’origines à leurs parcours géographiques, les visiteurs découvrent la pluralité des contextes sociaux, politiques, culturels et linguistiques au sein de l’Empire romain et la manière dont les individus composaient entre ces différentes appartenances. Ayant fait l’objet d’un important travail de recherches historiques, cette « démarche artistique » (termes utilisés dans le dossier de presse de l’exposition) a pour but de donner chair aux six individus qui appartiennent aux peuples du vaste Empire romain et qui sont connus à partir des sources épigraphiques conservées au musée Lugdunum.
L’invitation à interagir faite au visiteur et les propositions de parcours immersifs apportent une nouvelle dimension aux expositions d’archéologie, donnant ainsi, et c’est l’essence même du métier d’archéologue, à comprendre les objets dans leur contexte culturel et environnemental. Ce genre renouvelé d’expositions nous évite d’oublier que les objets exposés ont fait partie de la vie de « vraies personnes ». Les objets sont notre lien vers eux et vers les sociétés qu’ils ont construites et nous avons parfois besoin de ces artifices pour nous permettre d’en prendre pleinement conscience.
Francis Olivier et Marion Charlet pour L’Archéologue n°176, printemps 2025.
