Des déesses assises sur un banc, attendaient les archéologues

Lucas Guillaud, archéologue de la Ville de Lyon, entouré d’une équipe de spécialistes, a publié récemment une découverte faite sur l’emprise du quai Saint-Antoine et de la place d’Albon dans le deuxième arrondissement de Lyon. La découverte a eu lieu dans un contexte où l’on n’attend pas de prime abord des trouvailles religieuses, et c’est en cela qu’elle est particulièrement intéressante : ici, nul temple ou autel monumental, mais un simple entrepôt antique en bord de Saône. Les fouilles archéologiques ayant permis cette découverte se sont déroulées préalablement à la construction d’un parking souterrain sur plus de 4500 m², en onze campagnes de fouilles, entre 2014 et 2020. Elles ont révélé de nombreux aménagements antiques le long de la Saône. Ces aménagements ont débuté par une viabilisation du secteur par l’apport de remblais drainants, puis par la construction d’une digue à la fin du Ier siècle ou au début du IIe siècle de notre ère. C’est derrière cette digue qu’un quartier s’est développé autour d’une voie et d’activités artisanales, comme une probable foulerie (un atelier de traitement des tissus et de la laine nécessitant des apports en eau importants et réguliers). À l’est de la voie, les archéologues ont mis en évidence les vestiges d’un entrepôt construit à la fin du ier siècle ou au début du iiesiècle. L’entrepôt est restructuré à la fin du IIe siècle ; cette restructuration étant marquée entre autres par l’installation d’un plancher sur solives. Le bâtiment perdra probablement cette fonction d’entrepôt au cours de la première moitié du IIIesiècle, peut-être à la suite d’un incendie. Il est ensuite réoccupé sans que les archéologues puissent préciser clairement les activités qui y étaient menées, avant d’être définitivement abandonné dans la seconde moitié du IIIe siècle.
C’est dans ce simple bâtiment de stockage, probablement en lien avec la batellerie sur la Saône, qu’a été découvert un dépôt votif au pied d’un mur, au fond d’une petite fosse profonde de vingt centimètres. La fosse était scellée par une plaque de marbre et abritait une situle (un récipient cylindrique en bronze en forme de seau). Cette situle en bronze contenait une bouteille en verre complète, une coupelle en bronze et trois statuettes en bronze assises sur un banc. Le contexte de la découverte et l’analyse du mobilier permettent de mettre ce dépôt en lien avec la réoccupation de l’entrepôt après son abandon au IIIe siècle.
Le petit banc en bronze qui accueille les trois statuettes est fait de dix plaques de métal astucieusement assemblées par brasage (une technique différente de la soudure, permettant de lier des pièces de métal entre elles). Les trois statuettes représentent des personnages féminins assis sur ce banc. Elles sont dotées d’attributs, comme une corne d’abondance, qui permettent d’identifier des divinités liées à la prospérité, à la protection, voire à la bénédiction. Dans le panthéon romain, de nombreuses divinités peuvent correspondre à ces attributs (Fortuna, Abondantia, Annona, etc.). En l’absence d’inscription, il n’est pas possible d’identifier plus précisément les divinités représentées. On peut rattacher cet ensemble au culte des Mères, bien attesté dans l’ensemble du monde romain. On en trouve des exemples à Lyon même, dans la sculpture ou par l’intermédiaire d’inscriptions. Le dépôt de la place d’Albon se distingue des autres ensembles connus par son contexte. Le caractère intentionnel du dépôt est ici flagrant par sa mise en scène sous une plaque de marbre restée visible dans le sol. De plus, l’endroit était marqué par une tuile (une tegula) scellée dans le mur, au droit duquel la fosse avait été creusée. Les objets dans la situle ont été déposés avec soin, à l’inverse de ce qu’aurait pu être un dépôt pour thésaurisation. Il s’agit donc bien d’un ensemble cérémoniel avec ses divinités, mais aussi son appareillage d’objets probablement liés à des pratiques religieuses. Ainsi, les analyses des prélèvements faits dans la bouteille ont montré la présence probable de laitage.
Quant au contexte de la découverte, en lien avec un bâtiment à vocation économique, il peut paraître étonnant au premier abord, mais des contextes proches sont documentés dans la péninsule italique et en Gaule. Il est donc probable que des usagers du lieu aient placé l’endroit et eux-mêmes sous la protection des déesses Mères.
Ce type de site et de découverte permet d’approcher et de toucher du doigt la réalité de la religion romaine, de l’incarner et ainsi de gommer l’imagerie mythologique que nous avons de cette religion. Nous l’oublions trop souvent : la religion romaine comportait ses croyances et ses rites. Comme à Lyon dans ce cas, l’archéologie nous permet d’en voir toute la matérialité.

par Francis Olivier pour L’Archéologue n°172, hiver 2024-2025
Source : Lucas Guillaud, Emmanuel Bernot, Aline Colombier-Gougouzian, Amaury Gilles et Nicolas Garnier, « L’enterrement d’une triade divine féminine à Lugdunum : étude du dépôt de la place d’Albon à Lyon (Métropole de Lyon) », Gallia [En ligne], 81 | 2024, mis en ligne le 3 octobre 2024.

Les trois statuettes restaurées. Photo de Nicolas Fourn.

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