Après d’autres sciences, comme la médecine, l’archéologie est à son tour victime de la propagation de discours relevant de la fausse science, et le combat des scientifiques semble parfois bien inégal face au poids des mastodontes du divertissement. Ainsi, depuis 2022, Netflix diffuse des séries de documentaires présentés sans précautions comme des théories défendables. Ces théories, portées par Graham Hancock, ancien journaliste et auteur prolifique d’ouvrages à succès, ont tout à coup été offertes au regard des millions d’abonnés du géant américain. Sous le titre anglais Ancient Apocalypse, traduit en français par un titre plus énigmatique À l’aube de notre histoire, cette série documentaire tente de démontrer que les archéologues « officiels » se trompent au mieux, voire participent à un complot mondial pour dissimuler la vérité sur nos origines. Ces origines seraient à chercher dans d’anciennes civilisations aujourd’hui disparues dans un cataclysme mondial. Ces civilisations auraient laissé de rares vestiges démontrant leur caractère très avancé. En passant, les auteurs recyclent les mythes du Déluge et de l’Atlantide dans une construction qui est spectaculaire parce qu’elle se veut universelle. Netflix a récemment récidivé en diffusant une nouvelle saison de cette série de pseudo-science. La production de cette seconde saison montre probablement que Netflix y trouve son compte : la star hollywoodienne Keanu Reeves a même été ajoutée au casting.
Le discours et les méthodes de ces documentaires sont connus. Il s’agit juste d’avoir une théorie, de préférence spectaculaire, puis de puiser partout sur Terre des faits ou des interprétations de faits pour appuyer cette théorie. Les Égyptiens et les Incas ont fait des pyramides ; cela prouverait évidemment qu’ils se sont côtoyés ou qu’ils ont connu les mêmes influences. Peu importe que des millénaires et des milliers de kilomètres séparent ces monuments : seul compte le merveilleux de la théorie. Cette méthode est à l’opposé de la méthode scientifique, c’est son exact inverse. Au lieu de partir de faits pour essayer de comprendre, ils pensent avoir compris et réinterprètent les faits. Et à grand renfort de mise en scène et de musiques dramatiques, ils parviennent à rendre séduisantes les théories les plus loufoques. Il y a peu, il fallait aller sur des réseaux comme YouTube ou parfois dans les recoins perdus de la programmation télévisuelle pour trouver de telles théories. Aujourd’hui, elles sont sur tous les écrans.
Que peuvent faire les archéologues face à ce qui peut apparaître comme un raz-de-marée de désinformation ? Ils peuvent se prêter au jeu de la démystification de ces pseudo-sciences en essayant de leur apporter la contradiction, mais l’exercice est chronophage et souvent vain. Heureusement, parallèlement, on assiste aussi au développement de la production de documentaires scientifiques qui montrent l’archéologie en train de se faire et qui nous permettent de nous émerveiller devant les découvertes, mais aussi d’explorer de nouvelles réponses à des problèmes anciens ou nouveaux. Car oui, la science avance, et bien souvent elle ouvre de nouveaux questionnements plutôt qu’elle ne ferme des portes. Il suffit de voir les découvertes qui se multiplient sur la diversité des espèces humaines. Là où l’on voyait auparavant de la continuité et des successions, on comprend aujourd’hui qu’il y a eu foisonnement et développement parallèle. Néandertal a côtoyé Homo sapiens mais aussi Denisova. L’histoire humaine est toujours plus complexe et nous la comprenons de manière toujours plus fine. La recherche est infinie et il restera toujours des questions.
Ce développement du documentaire scientifique en archéologie s’observe dans le succès grandissant des festivals de films documentaires archéologiques. Cet automne s’est tenu celui de Narbonne lors des Rencontres d’Archéologie de la Narbonnaise. Des films comme Sardaigne, la mystérieuse civilisation des Nuraghes de Thomas Marlier ou Téviec, meurtre au Mésolithique de Hubert Béasse y ont été récompensés. Avant lui, s’est tenu le 17e festival du film d’archéologie d’Amiens, en avril 2024.
Cette vitalité du documentaire scientifique vient contrebalancer en partie l’offre grandiloquente des pseudo-sciences, mais il nous faut aussi signaler que ces mêmes réseaux qui diffusent la désinformation sont également capables de porter le meilleur. Sur YouTube, des créateurs de contenu tentent de vulgariser l’histoire et l’archéologie avec des démarches honnêtes et vertueuses. On peut citer comme Nota Bene ou Passé Sauvage. Et même sur Netflix, on peut aussi trouver un film comme The Dig, qui raconte avec brio la découverte de la tombe saxonne de Sutton Hoo, sans cacher ce qu’il doit à la fiction. Finalement, c’est à nous, spectateurs, de savoir trier le bon grain de l’ivraie.
Francis Olivier pour L’Archéologue n°172, hiver 2024-2025

Affiche du film The Dig réalisé par Simon Stone avec Ralph Fiennes, Carey Mulligan, Lily James. Ce film britannique est sorti en 2021, en France sur Netflix. Il s’agit de l’adaptation du roman du même titre de John Preston, inspiré des évènements liés à la découverte du site de Sutton Hoo.
